Quelle joie de voir un article faisant l’éloge de la Science-Fiction dans Famille Chrétienne! En plus cette article est disponible librement sur leur site. Il remet les choses en place: il développe un thème qui m’ai chère, celui de la distinction entre le fond et la forme. a consulté sans attendre d’avantage. Le voici:
“Les Martiens sont parmi nous
De Matthieu Baumier
A la fois présents sur les tables de la rentrée littéraire et hors des modes, les romans de science-fiction affichent une santé éblouissante. Et pourraient bien marquer le renouveau de la littérature.
Le futur a déjà eu lieu. Du moins, il nous a déjà été conté. Depuis ses origines, au gré de ses diverses formes et de leurs évolutions, la science-fiction évoque notre futur et notre présent. Mais nous ne sommes plus au temps de la “SF” de papa. On parle plutôt aujourd’hui des sciences-fictions. Une des grandes forces de ce courant littéraire, longtemps et outrageusement confiné au ghetto des littératures de gare ou de genre, réside dans son dynamisme, marqué par une puissance de renouvellement inégalée du côté des littératures dites “générales”.
Il suffit de saisir la médiocrité d’ensemble des rentrées littéraires, de septembre comme de janvier, pour n’être plus étonné de voir les lecteurs se tourner en masse vers les collections, de poche comme de grands formats ou de jeunesse, étiquetées “science-fiction” ou “fantasy”. La raison en est simple : les littératures de l’imaginaire sont celles où la créativité des écrivains s’exprime aujourd’hui avec le plus de force. Ces écrivains remplissent surtout un rôle autrefois dévolu aux “vrais” écrivains : ils parlent de nous, de notre monde en devenir, de notre vie ; bien qu’ils se situent dans un temps improbable. C’est en cela que ces littératures sont la littérature.
Une littérature bien souvent ignorée, voire méprisée
Un tel fait révèle la crise extraordinaire du monde dit littéraire, incapable de sentir combien il l’est peu, justement, “littéraire” ; incapable de sentir combien la nullité de la “littérature” promue, sinon de rares exceptions confirmant cette règle, est la cause majeure de la crise vécue à toutes les échelles.
Chaque automne est ainsi l’occasion de s’interroger sur les causes de la non-exportation des œuvrettes des principaux écrivains français à l’étranger, du faible écho public rencontré par des romans pourtant encensés par le copinage de la critique. Chaque automne, les romans encensés abordent en masse les tables des librairies, vivotent quelques semaines, et repartent en cartons. Direction le pilon.
La littérature semble mourir, entend-on. À quoi nous répétons que l’apparence est trompeuse : la littérature vit, mais pas où l’on veut l’attendre. Et cette littérature vivante est, comme il se doit, littérature prophétique, visionnaire. Science fictive.
Bien souvent ignorée, voire méprisée par nos intellos, celle-ci est plébiscitée par les lecteurs. Une revue comme Fiction, ressuscitée il y a peu par la grâce d’un jeune éditeur talentueux, est le symbole de ce dynamisme.
Les sciences-fictions se déclinent en plusieurs genres, donnant ainsi à lire des ouvrages que l’on peine à classer dans un même domaine. Quel rapport, en effet, entre Wang de Pierre Bordage et Les Limites de l’enchantement de Graham Joyce ? Le premier raconte comment un jeune homme, dans un futur proche, cherche à quitter le monde dévasté, pauvre et surpeuplé dans lequel il vit pour passer “la porte”. Celle qui ouvre sur un univers d’espoirs, le monde aseptisé et protégé des hommes parvenus à concentrer pouvoirs et richesses. Au détriment de l’immense majorité d’une humanité soumise aux conditions d’une planète devenue invivable. Parfois, la porte s’ouvre et les hommes de la pauvreté peuvent pénétrer dans le monde riche. Il y a un prix à payer, évidemment, pour se joindre à l’égoïsme.
De l’autre côté, Les Limites de l’enchantement raconte la vie d’une petite communauté anglaise. Celle d’une femme exerçant des talents de guérisseuse, utilisés par tous et cependant tabous. Joyce plonge son lecteur dans la réalité sociale des pays réels de l’Occident, montrant nos hypocrisies et nos façons d’user de l’autre avant de le renier du fait de sa différence. Alors ? Quoi de commun ? Qu’ils parlent d’un avenir proche ou d’un passé récent, Bordage et Joyce évoquent la condition humaine, à travers des histoires passionnantes.
Une vision anticipatrice, qui décrypte un monde devenu indéchiffrable
Autre auteur majeur, John Crowley reprend le fil rouge des sciences-fictions dans L’Été machine (récemment traduit), roman mettant en scène des êtres humains occupés à survivre après un cataclysme ayant éliminé toute trace de civilisation technologique. Comme chez Vernor Vinge (La Captive du temps présent), Crowley dénonce la folie destructrice d’une humanité croyant se “libérer”. Et quelle pire aliénation que celle d’une libération illusoire ?
Outre Wang, Pierre Bordage est l’auteur d’une trilogie composée de L’Évangile du serpent, L’Ange de l’abîme et Le Chemin de Damas, où il traite des problématiques principales de notre époque, depuis la violence organisée jusqu’à l’islamisme radical, en passant par la montée en puissance du New Age.
On retrouve cette vision anticipatrice dans les romans de Dantec, Cosmos Incorporated, Babylon Babies et le récent Artefact, qui explore la spirale terroriste. Mêmes caractéristiques chez des écrivains comme Jean-Christophe Ruffin, dans Globalia, ou le Russe Serguei Loukianenko qui, dans ses Sentinelles, décrit une Russie d’apparence apocalyptique et cependant salement réaliste.
“Bien qu’elle s’écrive au futur, la science-fiction a partie liée au présent : les visions anticipatrices, les voyages vers d’autres planètes, les inventions, les craintes et les espoirs sont révélateurs de l’époque qui les a engendrés”, notent Jacques Goimard et Denis Guiot en préface des Nouvelles des siècles futurs. “Sous couvert de divertissement, elle interroge l’homme : l’extraterrestre, le robot, l’ordinateur, le temps et l’espace jouent avec son destin et remettent en cause sa conception de la réalité.”
Le constat est juste, dans tous les domaines de la science-fiction, y compris le Space Opera. Que l’on songe à John Varley mettant en scène le théâtre de demain. Ou le récent Spin, roman de l’un des principaux auteurs de science-fiction contemporain, R. C. Wilson. Mais les sciences-fictions sont aussi le lieu de l’inventivité et de la créativité romanesques (voir encadré “Parlez-vous SF ?”).
Difficile de tracer un panorama d’ensemble tant le domaine est foisonnant. Les excursions, en tout cas, y sont plus que recommandées. Pour décrypter un monde devenu indéchiffrable.”



